L'écologie d'Hubert Reeves célébrée au CNRS
Un colloque en hommage à Hubert Reeves s'est tenu le vendredi 18 octobre 2024 à Paris dans les locaux du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique). À cette occasion, le Président d'Humanité et Biodiversité, Bernard Chevassus-au-Louis, est intervenu face au public pour rappeler la philosophie de l'astrophysicien et Président d'honneur de notre association de 2015 à 2023. Nous vous partageons le texte rédigé et lu lors de cet évènement.
Pour comprendre les rapports d’Hubert Reeves à l’écologie, il faut combiner trois regards qu’il portait respectivement sur la vie et la biologie, sur la connaissance et, enfin, sur les êtres humains. Je le ferai en m’appuyant le plus possible sur des citations de ses ouvrages.
Le regard sur la vie
Comme tous les physiciens, Hubert considérait les êtres vivants sous l’angle de leur complexité structurelle et de leur « négentropie », c’est-à-dire de leur capacité à s’organiser « contre » les forces qui poussent à les désorganiser et qui se manifestent dès leur mort.
Le point important de cette vision, qu’il a amplement développée, est le fait de considérer comme un même processus global la constitution de la matière, avec les premiers noyaux, puis les premiers atomes, puis les molécules complexes, puis les premiers êtres vivants et, enfin les êtres « organisés » comme les humains.
Cette vision que l’on peut qualifier de « téléonomique », mais qu’Hubert appelait plus poétiquement « la belle histoire », présente la complexification, aboutissant à l’homme, comme un processus assez probable, à l’inverse des conceptions philosophiques qui prévalaient dans les années 1970.
- Pour Jacques Monod, « La matière n’est pas grosse de la vie et la vie n’est pas grosse de l’homme »… Pour Sartre, « Nous sommes de trop ». Pour Camus, notre vie baigne dans l’absurde.
- A l’inverse, il affirme « La vie n’est pas improbable » et, plus loin, « La matière adore s’organiser : la vie est une propriété de la matière » .
Hubert avait donc le sentiment profond d’être inséré dans une « dynamique », sans pour autant en conclure que cette dynamique avait une intention, au sens philosophique du terme.
« J’ai l’impression, en vivant ma vie, de participer à quelque chose de grandiose
qui me dépasse mais dont le sens m’échappe.
Je ne perds pas espoir d’en apprendre plus un jour, posthume ou non. Qui sait ? »
« À la phrase de Lévi-Strauss : « l’univers est né sans l’homme et mourra sans l’homme »,
je préfère celle du physicien Freeman Dyson : « l’univers savait, quelque part, que l’homme allait venir » .
Il est difficile de ne pas voir une proximité entre cette vision et la « pyramide de la complexité » décrite en 1949 par le jésuite Pierre Teilhard de Chardin. Hubert Reeves ne pouvait l’ignorer mais je n’ai trouvé aucune mention de cette influence dans ces écrits.
Cependant, cette vision s’écarte de la vision teilhardienne sur trois points majeurs :
- pour que cette complexification se manifeste, il fallait que l’univers soit un système « ouvert » et Hubert Reeves reliait ce phénomène à l’expansion de l’univers.
« L’univers ne peut s’organiser que si le désordre total de l’univers s’accroît.
Et le processus grâce auquel ces photons, qui se dispersent dans l’espace
pour permettre la croissance d’une complexité locale,
ne détruisent pas la complexité ailleurs, c’est l’expansion de l’univers. »
Cette observation nous rappelle en particulier que la Terre est un système ouvert, qui reçoit et renvoie sans cesse de l’énergie du soleil, énergie que les êtres vivants transforment en « information », c’est à dire en structures et processus qui constitue autant d’innovations. Elle s’oppose donc implicitement à des théories qui, considérant que la Terre est un système fermé, prédisent un épuisement inéluctable de ses ressources et prônent une nécessaire décroissance.
- Hubert Reeves reconnaissait, en lien avec le premier point, que cette dynamique d’organisation était limitée à une faible partie de la matière.
« La croissance de la complexité ne concerne pas l’ensemble de l’univers,
mais une partie privilégiée, toujours plus faible, à la mesure de son niveau d’activité. »
- Enfin, il ne considérait pas l’homme comme « nécessaire » dans cette longue évolution du vivant.
« L'homme est un accident de parcours, dans un cosmos vide et froid. Il est un enfant du hasard. »
Le colloque en hommage à Hubert Reeves. Photo © Sandrine Bélier
Le regard sur la connaissance
Hubert Reeves était bien sûr un admirateur et un adepte enthousiaste de la connaissance scientifique.
« La science moderne est un admirable monument qui fait honneur à l'espèce humaine
et qui compense (un peu) l'immensité de sa bêtise guerrière. »
Cependant, il était conscient des limites de cette connaissance.
« Qui serait assez téméraire pour affirmer que nous connaissons et percevons toutes les forces,
toutes les ondes et tous les moyens de communications ? »
« Estimer correctement son degré d'ignorance est une étape saine et nécessaire. »
« En science comme ailleurs, l'inertie intellectuelle, la mode, le poids des institutions
et l'autoritarisme sont toujours à craindre. »
On pourrait même dire qu’il se réjouissait de ces limites. Pour lui, la démarche scientifique était surtout une aptitude à se poser des questions, à remettre en cause des évidences, plutôt qu’une source de réponses définitives.
« Nous ne pouvons compter que sur notre logique imparfaite et nos instruments
approximatifs pour poursuivre la tâche amorcée par les philosophes grecs :
l’exploration du cosmos. Le mystère du monde demeurera.
Et c’est très bien ainsi. Il y a de quoi se passionner encore longtemps. Autrement, quel ennui ! »
Hubert Reeves aurait certainement fait sienne la maxime du philosophe français Maurice Blanchot « La réponse est le malheur de la question ».
Un passage de banc du temps qui passe, que j’appelle la « parabole du chat », résume bien à mon avis la conception qu’avait Hubert Reeves de l’intelligence humaine.
« J’ai entretenu pendant des années une relation amicale avec un chat.
Je le regardais et il me regardait. J’avais l’impression que nous partagions la même question :
qu’est-ce qui se passe dans sa tête ? … Je voyais le mystère du monde se refléter dans ses yeux :
là, devant moi, mais hors de portée… Comme celui du chat, notre cerveau a ses limites.
Aussi faut-il nous attendre à être parfois dépassés par la réalité.
A chaque fois que cela m’arrive, je pense aux yeux verts de mon chat. »
De ce fait, Il se méfiait beaucoup ce ceux qui voudraient « faire dire à la science » trop de choses et des risques d’une dérive normative.
« J’ai signalé combien les découvertes scientifiques et leurs interprétations ont influencé
les visions du monde à différentes époques. Il importe de considéreravec prudence
ces interprétations et ces visions du monde. Elles ne sont pas plus solides que la science
sur laquelle elles se fondent. En évolution continuelle, tâtonnante et jamais définitive,
les connaissances scientifiques offrent à la philosophie un socle bien fragile. »
« L’idée d’une intention dans la nature vous est-elle sympathique ?
Si elle s’accorde à votre tempérament, vous trouverez facilement parmi les faits scientifiques
tout ce qu’il faut pour la justifier. Si cette idée vous irrite, aucun motif de conviction ne sortira
de ces pages. Votre vérité vous appartient, elle est inaliénable…
La vérité absolue est un mythe dangereux qui fonde les intolérances et les guerres de religion.
Celui qui croit détenir la vérité veut l’imposer aux autres. »
Cette prudence s’accompagnait d’une invitation à la flexibilité intellectuelle. L’un des chapitres du Banc du temps qui passe s’intitule « Et si j’avais tort ».
« J’ai décidé de mettre en œuvre pour moi-même quelques recettes. En premier lieu, se méfier des certitudes définitives et non négociables… »
« Nous assistons souvent avec tristesse à la détérioration de l’agilité de pensée de personnes dont nous admirons le jugement. Les opinions se radicalisent, la possibilité de se remettre en question s’éclipse, pour donner naissance à des jugements péremptoires et définitifs. »
Ce respect de l’opinion des autres et cette volonté de ne pas être normatif s’exprimait parfois d’une manière assez extrême.
« Et voici une autre démarche pour tenter de s’extraire du chauvinisme intellectuel,
de ce que les uns appellent « vérités », les autres « préjugés ».
Choisir de considérer que toute vision du monde, aussi étrange et folle qu’elle paraisse,
mérite d’être prise en considération pour la seule raison qu’elle a été adoptée
par une personne ou une communauté…
Par le simple fait qu’elle représente un échantillon de ce que l’esprit humain a perçu du monde. »
Cela ne l’empêchait pas d’avoir une conception « classique » de la distinction objectif/subjectif mais il tenait à reconnaître la légitimité et l’importance du subjectif.
« On m’a souvent accusé de dévaloriser la philosophie et la religion
en les reléguant dans le domaine du subjectif.
Mais à mon avis, le subjectif est bien plus important que l’objectif. »
Le regard sur les humains : un humanisme « inquiet »
Même s’il considérait les humains comme l’aboutissement (actuel) du processus évolutif, il ne considérait pas notre espèce comme un « chef d’œuvre ». Il en admirait les œuvres, en particulier artistiques :
« Il y a quelques siècles à peine, les cantates de Bach,
les quatuors de Mozart et les lieder de Schubert n’existaient pas.
Ni les tournesols de Van Gogh. Ni les poèmes de Verlaine.
Ces créations n’avaient pas encore enrichi nos jours de ces instants de bonheur. »
« Les salles de concert sont mes églises. »
« Les humains sont beaux quand ils chantent. »
Il avait même une grande foi dans la vertu pacificatrice de l’art.
« En élevant l’âme des humains, les créations artistiques sont en mesure
de jouer un rôle important dans la neutralisation des instincts guerriers
et l’établissement d’une paix mondiale dans les siècles à venir. »
« Toutes ces observations nous invitent à penser que l’amélioration de l’espèce humaine
est une réalité, même si elle rencontre des failles et des rechutes. »
Mais Il s’inquiétait de l’absence de maîtrise des humains sur leurs propres actions.
« Quelques siècles de révolution industrielle ont suffi à l’humanité pour être capable
de se saborder elle-même, entraînant dans son naufrage une fraction importante
de la faune et de la flore. »
« Je suis arrivé à la conclusion que le nucléaire est une technique adaptée pour les étoiles,
mais pas pour les humains. »
« Mais que dire de l’histoire des hommes ? Une suite de guerres et de carnages…
L’homme, fruit ultime de la Nature, a su domestiquer les énergies physiques
mais se montre bien impuissant à contrôler sa propre psyché.
Sa rationalité lui offre bien peu de protection quand les forces inconscientes
le débordent et se transforment en éruption de barbarie à l’échelle planétaire. »
« L’humanité est-elle en mesure de s’adapter à elle-même ? »
« Nous sommes à la fois le Shiva (destructeur) et le Vishnu (protecteur) de la tradition hindouiste. »
Conclusion : l’écologie d’Hubert Reeves
Une écologie de la réconciliation
Ce terme n’a été introduit qu’en 2003 par l’écologiste américain Michael Rosenzweig mais il me semble bien caractériser la vision d’Hubert Reeves, à savoir de prôner une cohabitation pacifique des humains avec tous les vivants, au quotidien et partout.
« Nous menons une guerre contre la nature. Si nous la gagnons, nous sommes perdus. »
« Ce matin, une abeille est venue tourner autour de mon bol de céréales.
Ma première réaction a été de la chasser. Mais aussitôt je me ravisai !
Car il y a une autre façon de vivre cet instant. Il s’agirait de considérer cette abeille,
non comme une intruse, mais plutôt comme un être qui m’accompagne dans l’existence. »
Une écologie de la contemplation
Ce n’est pas une écologie « scientifique », c’est-à-dire s’appuyant principalement sur les données des scientifiques sur l’érosion de la biodiversité. Il préférait mettre en avant une sensibilité, une subjectivité, une fascination pour le vivant et sa diversité. Il invitait donc à partager son plaisir de vivre lié au contact avec la nature et invitait à le transmettre.
« La nature a de nombreux tours dans son sac et beaucoup plus d’imagination que nous. »
« Comment éviter de transmettre aux jeunes, les citoyens de demain, ce pessimisme ambiant
et démobilisant ? Il existe une thérapie particulièrement efficace : l’éveil au plaisir de vivre…
La source de plaisir la plus simple et la plus immédiatement accessible à tous est,
sans doute, le contact avec la nature…
Parents, c’est l’un des plus beaux cadeaux que vous pouvez faire à vos enfants. »
« Le grand saule au-dessus de l’étang, les hirondelles sillonnant le ciel et le merle chantant
sur une haute branche partagent avec moi la grande aventure de la vie.
Des compagnons de voyage dans ce par parcours qui est notre mystérieuse destinée.
Ne serait-ce pas là ce que voulait dire l’expression « Habiter poétiquement le monde ? »
« C’en est fini des grands rassemblements de grenouilles dans les étangs…
J’ai la nostalgie de ces sons qui, comme autant de concerts, faisaient chanter la nature. »
Une écologie de la responsabilité
Soucieux de respecter le libre arbitre de chacun, Hubert Reeves ne souhaitait pas faire de l’engagement pour la protection du vivant un impératif moral. Mais il soulignait aussi que l’avenir n’était pas écrit et que chacun devait donc s’interroger sur sa participation à la construction de cet avenir.
« Les fourmis connaissent dès leur naissance les tâches qui leur sont assignées.
Pas nous… Nous devons en décider par nous-mêmes. […] »
« Dans la mesure de nos moyens, il nous revient de nous associer aux efforts immenses
qui se poursuivent aujourd’hui pour garder notre maison habitable et agréable. »
« Quel sera notre futur ? À nous de jouer. »
« On me demande souvent si je suis pessimiste ou optimiste.
J'aime répondre avec une citation
de Jean Monnet.
Cet homme disait que l'important n'était pas d'être optimiste ou pessimiste, mais d'être déterminé. »
Épilogue
Je vous propose de conclure sur cette dernière phrase de « Poussières d’étoiles :
« Bien sûr, il y a aussi la tendresse humaine, la musique de Mozart et les vins de Bourgogne… »
______________________
Photo de couverture : Bernard Chevassus-au-Louis à la tribune lors du colloque en hommage à Hubert Reeves, le 18 octobre 2024 © Sandrine Bélier
(1) Poussières d’étoiles (1984) chapitre XI
(2) Poussières d’étoiles » (chapitre XI, page 129)
(3) Poussières d’étoiles page 23
(4) Science n°1, novembre 1984
(5) Le banc du temps qui passe (2017) page 256.
(6) https://citation-celebre.leparisien.fr/auteur/hubert-reeves
(7) https://citation-celebre.leparisien.fr/auteur/hubert-reeves
(8) https://citation-celebre.leparisien.fr/auteur/hubert-reeves
(9) https://citation-celebre.leparisien.fr/auteur/hubert-reeves
(10) https://citation-celebre.leparisien.fr/auteur/hubert-reeves
(11) Le banc, page 226
(12) Le banc, page 26
(13) Le banc, page 62
(14) Poussières d’étoiles, page 190
(15) Le banc, page 231
(16) Le banc, page 233
(17) Le banc, page 231
(18) Poussières d’étoiles, page 190
(19) La fureur, pages 119-120
(20) Le banc, page 181
(21) Le banc, page 185
(22) La fureur, pages 119-120
(23) Le banc, page 61
(24) https://www.lepoint.fr/invites-du-point/hubert-reeves/hubert-reeves-le-nucleaire-non-merci-14-06-2014-1836186_1914.php
(25) Poussières d’étoiles, page 191
(26) Poussières d’étoiles, page 104
(27) La fureur, page 58
(28) https://www.usherbrooke.ca/developpement-durable/actualites/nouvelles/details/16623
(29) La Fureur de vivre, page 120
(30) La fureur, page 66
(31) Le banc, page 156
(32) La fureur de vivre, page 124
(33) Le banc, page 122
(34) La Fureur, pages. 118-119
(35) Poussières d’étoiles, page 109
(36) Poussières d’étoiles, page 191
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