Bernard Chevassus-au-Louis : "L'usage des pesticides ne diminue pas !"
Publié le 03/04/2025
Bernard Chevassus-au-Louis, Président d'Humanité et Biodiversité, a été interrogé par Le Pacte du Pouvoir de Vivre pour évoquer les obstacles à une réduction significative de l'utilisation des pesticides et proposer des solutions pour inverser la tendance. Un entretien qui fait écho à la Semaine des alternatives aux pesticides, qui a rappelé les enjeux environnementaux et sanitaires liés à l’usage massif de ces produits.
La semaine des alternatives aux pesticides s'est tenue du 20 au 30 mars. L’occasion de rappeler les grandes lignes du débat politique qui entourent ces produits néfastes pour l’environnement et la santé, utilisés encore massivement en agriculture. Bernard Chevassus-au-louis, président d’Humanité et biodiversité, fait le point sur les nœuds qui bloquent la réduction massive de l’usage de ces produits toxiques et donne des pistes pour inverser la tendance.
On se souvient de l’objectif issu du Grenelle de l’environnement de réduire par deux l’usage des pesticides en 10 ans. Peut-on dire que l’on y est parvenu ?
En 2008, le Grenelle de l’Environnement donnait pour objectif de réduire par deux l’usage des pesticides, avec la fameuse mention “si possible” ajoutée in extremis par le monde agricole... Le terme “usage” est important car le monde agricole et les firmes nous faisaient croire depuis trop longtemps qu'on pourrait faire des produits non toxiques, des produits “qui ne tuent pas”... Or, le meilleur moyen pour réduire significativement les impacts des pesticides sur l’environnement et la santé est de réduire les usages. Dès 2009, un groupe de travail avec toutes les parties prenantes a donc travaillé à un indicateur. Initialement, on mesurait les volumes utilisés de pesticides, mais ce n’était pas adapté puisqu'on évolue vers des substances de plus en plus toxiques par kilogramme de pesticide utilisé. Et donc cela veut dire que réduire les quantités ne permet pas de dire qu’il y a une baisse de l’impact. C’est pourquoi, ce groupe de travail a décidé de mesurer l'évolution de l’usage des pesticides en termes de doses utilisées. C’est ce qu’on appelle le NODU, indicateur utilisé ensuite pendant des années en France. En 2013, l’Europe a mis en place un indicateur différent qui donnait des tendances différentes de celle du NODU. Le NODU montrait une tendance à la hausse et à l’inverse de l’indicateur européen appelé HRI baissait… Il y a une bonne raison à cela puisque les agences sanitaires ont retiré du marché les produits les plus dangereux. Mais en tout état de cause, l’usage global et donc les impacts sur l’environnement et la santé n’ont pas diminué notamment parce que ces produits interdits vont persister longtemps dans l’environnement (comme le DDT ou le chlordécone). C’est alors que le monde agricole a rejeté le NODU et qu’on est rentré dans une bataille des indicateurs. C’est une bataille certes technique mais essentielle pour regarder les évolutions en face et donc prendre les bonnes décisions en matière de politiques publiques.
Où sont les freins aux changements ?
Pour réduire l’usage des pesticides en agriculture, il y a trois marches : économiser, substituer et reconfigurer. Économiser c’est utiliser du matériel plus précis, de nouvelles formulations de pesticides avec moins de pertes de produits. On est allé au bout de cette étape “soft” basée sur l’amélioration technologique. Substituer, c’est remplacer les produits existants par d’autres produits tout aussi efficaces mais avec moins d’effets nocifs. Or pour les firmes phytosanitaires, développer de nouveaux pesticides devient moins rentable que de développer des produits pharmaceutiques et l’innovation s'essouffle. Si on regarde ce qui s’est passé entre 2000 et 2010, il y a de moins en moins de substitution. On a donc aussi épuisé la deuxième marche. On se retrouve donc aujourd’hui face à l’Everest, reconfigurer, c'est-à-dire transformer les systèmes agricoles. Cela passe par le développement de l'agriculture biologique, la rotation des cultures et donc des changements profonds de l’agriculture. Pour des agriculteurs·trices coincés dans leur système technique et endettés, c'est comme être acculés au pied du glacier. D’autant que dans le même temps les prix sont bas et les accompagnements financiers pour faire ces changements sont faibles. Il y a par ailleurs un verrouillage technologique important mais aussi des freins politiques. En attaquant l’indicateur NODU, le monde agricole cherche ainsi à changer le thermomètre … et ils cherchent d’ailleurs aussi à fragiliser ceux qui construisent le thermomètre, autrement dit l’ANSES. Il faut donc continuer à dire haut et fort que l’usage des pesticides ne diminue pas. Il faut dire la vérité.
Quels leviers politiques pourraient permettre un réel changement ?
C’est certain qu’il faudrait un signal prix très fort même si c’est politiquement inenvisageable. Et pourtant les pesticides ne sont pas très chers par rapport aux autres intrants… Il faut donc encourager l’évolution des pratiques agricoles pour permettre aux agriculteur·trices de s’engager dans une véritable réduction des pesticides. Mais il faudrait une politique publique à la hauteur, avec des soutiens, et on en est loin. Il faut a minima continuer à soutenir l’agriculture biologique et restaurer l’aide au maintien du bio. Je crois aussi beaucoup au rôle des Agences de l’eau, qui peuvent inciter les agriculteur·trices à changer de pratiques. La PAC ne va pas faire changer les choses à court terme mais les agences de l’eau peuvent agir, notamment car ça coûte cher à la collectivité de nettoyer l’eau contaminée par les pesticides. On ferme de plus en plus de captages pour non conformité ! Ça coûte des milliards d’euros par an. Il faut alerter sur cette pollution des eaux qui coûte cher… sans jamais oublier de dire que ça tue le vivant.
Un grand merci au Pacte du Pouvoir de Vivre pour cette entrevue.
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Publication originale : "Bernard Chevassus-au-Louis : "Il faut continuer à dire haut et fort que l’usage des pesticides ne diminue pas."
Pour en savoir plus :
Site officiel du Pacte du Pouvoir de Vivre
Du 20 au 30 mars, une Semaine Pour les Alternatives aux Pesticides festive
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